Amazonie profonde
voici un petit poème sur l'Amazonie, un lieu qui me fascine :
Amazonie profonde, dans la brume de ton ventre
Le matin vagabonde, sur les proies assoupies
Le soleil souverain est sorti de son antre
Son lever quotidien sonne le glas des soumis
Ce matin un homme seul est parti de Cusco
Il remontait le Palotoa en pirogue
Mais il s’est lassé des plats remous du rio
Alors il est entré dans la jungle, d’un pied rogue
Il s’est enfoncé dans la forêt du Manù
Même en rase-mottes les avions n’y peuvent rien voir
La végétation reine est toute l'année feuillue
Ses bouffons boivent la terre et sont toujours en foire
Notre œil moderne, nervuré par cette insolence
S’en remet aux satellites perchés dans le noir
Ces joyaux gorgés par vingt siècles de connaissance
Viennent naïfs humer l’haleine de la préhistoire
Et jappent à l'unisson, les oracles ingénus
Qu'ici la civilisation trouve son mouroir
Qu'ici une bouillie verte, d'un spasme continu
Digère l'humain, digère la pierre, digère l’espoir !
Mais notre homme n’a que faire de ces enfantillages
Fidèle serviteur de sa pulsion initiale
Il marche d’un bel air, l'aigle harpie en présage
Il marche en belluaire aguerri et bestial
Il avance peu à peu dans la jungle abyssale
Tout y est comme lui, orgueilleux d’être vivant
Partout jaillissent les pistils aux couleurs sales
Pour provoquer le vert et ses mornes accents
L’amazonie est une cour aux appas vulgaires
Ses beaux mignons, dans leur grotesque déguisement
Sont en fait avilis, sous leurs royales manières
A devoir être aberrants pour être attirants
Depuis les bourgeons renflés, taureaux végétals
Fiers balbutiants d’un outrageant vocabulaire
Jusqu’aux corolles rouges qui s’extirpent des sépales
La flore semble s’épanouir dans ce calvaire
Le vert ainsi violé insuffle la démence
Les bêtes se mordent, se piquent, se transpercent, se pénètrent
L'orchestre obscène joue son tambour en folle cadence
Le sang pour seule mesure, le soleil pour seul maître
Les bêtes se tuent, se hachent, se déchirent, acharnées
Obligées sordides du simple fait d’être en vie
Moeurs splendides, qui se moquent de la nécessité
Qui participent au grand combat contre l’ennui !
Les singes viennent hurler au crépuscule des damnés
Pour parfaire l'accablante cacophonie du jour
Tout le soir tronçonnent leurs lazzis aiguisés
Qui fraient pour les curieux des chemins sans retour
Voici donc ce que cache la selva interdite
Sous les feuilles des grands arbres filtre la folie
Notre héros a trop tété ta sève maudite
Voici qu’il commence à être fou lui aussi
Ses pieds foulent des pierres parfaitement assemblées
Un bassin bien silencieux dans le bruit du soir
Une vasque inca, depuis six siècles destinée
A recueillir de la nuit les larmes expiatoires
Sous la lune cauchemarde la faune des parvenus
La vasque incongrue fait scintiller son miroir
Dans son eau trône un roi, qu'on dirait père Ubu
Mais il dort calmement, c'est un caïman noir





